Le dieu de la Bible, un dieu anarchiste ?

La Bible, on peut le dire aujourd’hui grâce aux travaux de deux archéologues israéliens qui ont publié le fruit de leurs recherches dans un ouvrage, La Bible dévoilée, est un ouvrage compilé principalement au VIIème et jusqu’au IIème siècle avant JC, à partir de sources orales et rouleaux éparpillés, par la caste religieuse dominante de l’époque, dans un but avant tout politique pour appuyer la reconstruction de l’Etat du royaume de Juda après de fortes tribulations historiques.

L’objectif de la création de cet ouvrage théologique ordonné par le roi de Juda était de donner à son pays, petit état fragile coincé sur une bande de terre qui faisait avant tout office de route de traverse entre les deux grands empires de l’époque qu’étaient L’Égypte et la Babylonie qui contrôlaient la région et l’enserraient, un monument de choix pour légitimer, autant leur place sur les terres qu’ils occupaient, que de montrer la puissance de leur dieu face aux dieux des autres peuples, dans un contexte culturel où la divinité était notion centrale. C’est aussi à cette époque qu’est né le judaïsme comme religion-système. Note à ce sujet : Yahvé ne fut pas toujours le Dieu Unique qu’il est devenu dans la religion juive. Il était d’abord le dieu des Juifs. Ce n’est qu’au 6ème siècle av JC pendant l’exil à Babylone qu’est née la conscience que ce dieu était le seul dieu, Un et Unique comme le rappellera Mahomet au VIIeme siècle après JC. Le monothéisme est en somme une création “tardive” de la pensée religieuse juive au regard de son histoire. Auparavant, c’est davantage un « solothéisme » qui s’érige en propre face aux polythéismes généralisés dans l’Antiquité.

L’histoire du premier des rois donc, qui prit place au Xème siècle av. JC telle qu’elle est relatée dans la Bible, fait intervenir le prophète Samuel. Les juifs qui alors vivent en tribus, n’ont pas de rois. Ils s’autogouvernent selon leurs traditions, répartis en tribus et clans familiaux. Pour égaler la splendeur et la force des peuples voisins bien établis et menaçants, ils demandent un roi. Samuel, à l’invite de Dieu lui même, cherche d’abord à les convaincre de ne pas céder à cette folie car c’est tout le projet de Dieu de les faire vivre avec sa Sagesse libératrice plutôt qu’avec les Pouvoirs comme guide, et multiplie les mises en garde et les avertissements sur un ton solennel : « Vous voulez un roi ? Un roi prendra vos fils pour la guerre, il prendra vos meilleurs champs, vos plus belles vignes, vos plus belles femmes, le meilleur de vos troupeaux… et il fera de vous des esclaves » (je résume. Lire Samuel 1/8-20). Des esclaves ! Ce sont des esclaves qui sont sortis d’Egypte et ont erré pendant 40 ans (une durée symbolique) dans le désert pour se nettoyer intérieurement de leur misère spirituelle. Le peuple se fait sourd aux avertissements de Samuel et réclame un roi de plus belle. Samuel finit par céder et oint Saul, l’un des plus grands et forts combattants du peuple. La Bible relate que ce roi désavoué par Dieu, connaîtra une fin funeste. Dieu lui préférera un homme doué de cœur, David (En hébreux, David signifie « le bien-aimé », un euphémisme pour dire celui qui était mis à l’écart et rejeté de son peuple) dont la Bible raconte l’histoire à grand renfort de détails.

David est connu pour avoir vaincu Goliath. Ce que l’on sait moins c’est qu’il mènera d’abord une vie de paria avec une troupe de guerriers, pourchassé par Saul, avant de s’imposer et s’établir à Jérusalem, en roi de tout le peuple. Il lui sera cependant refusé de « construire le Temple » parce qu’il a porté les armes et versé le sang. Mais il restera une figure majeure, emblématique de la fonction royale tant sur les plan spirituel que temporel, alliant tantôt la Lyre (on lui attribue maints psaumes), tantôt l’épée. C’est son fils, Salomon, qui recevra la sagesse comme don, qui fut honoré de la charge de construire le Temple à Jérusalem. Roi de justice exemplaire et légendaire, il n’en finira pas moins, en dépit de sa grande sagesse, par se détourner de son Dieu à la fin de sa vie, étourdi par son goût pour les femmes. Ah ! Le pouvoir ! Livre de sagesse, la Bible. Lucide sur ce qu’elle dit en filigrane à travers l’histoire des hommes qu’elle prend pour Signes. Par suite, la royauté de ce petit état subsistera bon an mal an avec maintes péripéties. Aujourd’hui encore, les juifs attendent leur roi-messie qu’ils s’imaginent en roi guerrier depuis David. Cette figure hante le messianisme juif et, on le voit à travers les déclarations des dirigeants de l’état d’Israël aujourd’hui, jusqu’à leur vision politique.

Tout cela pour dire quoi ? Que le rejet d’une autorité centrale, d’une royauté stricto-sensu, ne date pas d’hier et qu’elle a ses sources dans notre culture dans le plus vieux des livres, inscrit avec l’Iliade et l’Odyssey d’Homère, dans nos mémoires, et que les problèmes que l’homme se donne en se dotant d’un Roi, ont été dénoncé par Dieu lui-même dès l’origine et le surgissement de l’idée au milieu du peuple juif dont nous colportons aussi bon gré mal gré l’Histoire et la pensée. Jésus était juif ne l’oublions pas et c’est pour avoir défié et remis en question l’autorité des pouvoirs de son temps qu’il fut crucifié. “Le Royaume est en vous”, “On n’appellera personne rabbi, ni maître ou docteur”, “Je te loue Père pour avoir révélé aux petits le fond d’amour de Ta Loi et de l’avoir caché aux savants sourds et ignorants”, sont autant de maximes qui renversent l’idée d’une hiérarchie maitresse de la vie sociale. Cette idée, d’une société sans roi et par extension sans pouvoir arbitraire, a tapissé les consciences et fait son chemin depuis. Elle a été longtemps oubliée, et même combattue au sein de l’occident chrétien (on se souvient des cathares) puis a resurgit sous la plume d’auteurs anglais au cours du XVIIIème en plein cœur du siècle des Lumières, avant de se déployer au XIXème sous la pression et la montée des idées de changement et de révolutions. Aussi est-il difficile de faire le lien entre la Bible et ces écrits mais cette idée court comme une onde dans la pensée nourrie pendant des siècles à cet écrit dont les protestants ont, dès le XVIème réhabilité la lecture par le commun.

Le Dieu juif, un Dieu anarchiste ? Je suis porté à le croire. Comme le dit un ami espagnol avec qui je partage beaucoup sur ces terrains, « l’anarchisme est la seule philosophie « politique » que Dieu prend sous son aile », ajoutant, « l’anarchisme est un christianisme qui ne dit pas son nom et le christianisme un anarchisme qui s’ignore ». Un aphorisme qui sourd de “L’Evangile donné à Arès”, qui signe le retour de jésus en France en 1974, qui stipule entre autre “Tu ne seras le chef de personne” (16/1) et “Tu ne commanderas à personne” (36/19), qui a donné l’occasion à son témoin et propagateur l’écriture d’un article en 2016 sur le thème de l’anarchie, et à certains de ceux acquis à ces préceptes qui lui donnent foi, de nombreuses occasions de développer publiquement ces idées en ces termes. Preuve de l’infusion de ces idées dans le monde ? J’ai récemment lu dans le journal Le Monde, un article sur un ouvrage récemment paru dont l’auteur, un théologien du collège des Bernardins, Jérome Alexandre pour ne pas le nommer, faisait mention quasi mot pour mot du même aphorisme, qualifiant cependant “d’anachronique” une telle pensée comme pour se placer sur le seul terrain des idées. Hasard ou occurrence ? Inspiration propre ou récupération de vues et propos ? Il montre à quel point cet anarchisme qu’est le christianisme n’a jamais été autant d’actualité et semble comme remonter à la surface. Qui ne voit aujourd’hui dans le spectacle affligeant qu’offre les hommes politiques de tous bords dans leur conquête, maintien et exercice du pouvoir, le signe du déclin de la dynamique du chef et sa profonde remise en question comme mode de gestion et de gouvernement des nations ? Qui ne ressent au fond de lui le profond besoin de liberté et d’entraide naturelles dans un monde de plus en plus modelé par la surveillance, le contrôle généralisés et l’argent-roi ?

Je pourrais évoquer ici le surgissement des Gilets jaunes qui scandaient dans les cortèges “pas de partis, pas de chefs” ou faire mention des taux de l’abstention avoisinant les 50% aux élections pour signifier ce profond désaveu du système de représentation sur fond d’échec de la démocratie et de grave crise économique à venir. Je m’en tiendrais pour l’heure à rappeler qu’un pays, une nation comme un individu, se construit d’abord sur une pensée. De Pensée véritable aujourd’hui il n’y a plus que bribes éparses et endolories. C’est à oeuvrer à en refondre les assises que nous sommes appelés pour faire face et reconstruire l’avenir. Et pour refondre, il faut commencer par creuser.

Un fil de réflexion à suivre qui évoquera bien d’autres pistes pour retrouver la source enfouie…

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