Liberté, une idée qui court

La liberté est la première des valeurs portée par la France républicaine. De liberté fondamentale, il n’y a aujourd’hui guère que la liberté de conscience qui puisse se revendiquer comme telle, et encore. Le sort réservé aux musulmans et celui de groupuscules ou mouvements qui ne pensent pas selon la doxa, montrent à quel point le chenal de la liberté en France, même dans ce domaine, est étroit. Une situation pointée du doigt à plusieurs reprises par Amnesty international. Classé par ailleurs 24ème par Reporters sans frontières sur le terrain de la liberté d’expression au niveau international, la France n’est pas le pays de la liberté qu’elle prétend être. Dans tous les domaines, les libertés publiques, celles que le pouvoir nous autorise, sont malmenées. Il n’est que de rappeler le sort réservé aux voix qui contestaient la politique gouvernementale et les gros consortiums pharmaceutiques pendant le COVID pour se rendre à l’évidence. La liberté a mal en ce pays. Bien que hautement proclamée et défendue, présenté comme l’oriflamme de la France dans le monde, la Liberté n’est pas la valeur cardinale du peuple français. Cette réalité ressort tant de son histoire que de ses institutions et leur fonctionnement.

Amorce d’une réflexion et d’une observation de la liberté et son évolution dans ce pays qui reviendra régulièrement sur ces pages. Aujourd’hui exploration des sources de cette idée avec en miroir l’égalité. La devise de la République LIBERTE EGALITE FRATERNITE n’est pas sortie d’un chapeau dans lequel on aurait tiré les mots au hasard. Ces trois valeurs constituent les arcanes d’un système de pensée qui s’est élaboré au fil du temps et qui incorporent toute l’histoire du pays.

Egalité et Liberté forment ensemble une dialectique qui nourrit un vieux conflit qui ne pourra se résoudreque par la Fraternité. Est-ce pour cette raison que cette valeur se signe en terminaison dans la devise républicaine ? Si Liberté et Égalité sont des valeurs, la fraternité est un moyen souligne le philosophe. Valeurs cardinales d’une république laïque, issues des Lumières et des résurgences de la philosophie grecque à la Renaissance, liberté égalité et fraternité ne sont pas sans liens avec l’héritage puisé à L’Évangile pour commencer. L’égalité y figure en toutes lettres et la liberté en sourd de toute part. Quant à la fraternité où s’entend le mot frère, un autre mot pour dire amour ? L’Amour est un composé de forces qui peut prendre bien des formes et des tournures : filial, parental, charnel, romantique, fraternel, platonique, jusqu’à se faire universel quand il se porte sur tout être regardé en frère. François d’Assise s’adressait ainsi au soleil et aux oiseaux pour louer la beauté de l’Univers.

” Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures, spécialement messire frère Soleil, par qui tu nous donne le jour, la lumière; il est beau, rayonnant d’une grande splendeur, et de toi, le Très-Haut, il nous offre le symbole. “

La France voit ses idéaux détournées et malmenés aujourd’hui par les pouvoirs qui sont censés les représenter, les incarner et les réaliser. La crise des institutions, la crise économique et sociale, la crise des valeurs, la désespérance, et maintenant la guerre guettent. Après l’échec de la religion à porter le désir de réalisation et d’accomplissement des peuples, c’est au tour de la politique de faire les frais de l’hypocrisie et la rapacité de pouvoirs félons et iniques. Mais ce pays, labourée en profondeur pendant des siècles par le christianisme d’Eglise, pendant des décennies par les partis et la pensée marxistes, ne peut que s’attendre à voir ressortir un jour les fruits de ce labeur, qui a aussi porté semence, débarrassé des dogmes et des structures de pouvoir qui ont étouffé le grain, mais ne l’ont pas empêché de germer en terre et d’élever sa tige vers le ciel pour la mûrir. Rien ne se perd dans la création, tout mute, tout se transforme. La Vie ne cesse de courir et d’irriguer ce qui s’engendre.

De l’idéal chrétien à l’idéal communiste il y a une continuité qui se mire dans les idées de partage, d’équité et de justice sociale qui ont mobilisé et porté bien des espoirs en ce pays. Des cathares au XIIème siècle aux communautés du Larzac des années 70, en passant par les monastères franciscains, les communautés saint-simoniennes, les syndicats et coopératives anarchistes et les luttes sociales qui ont rendu la santé et l’école publiques gratuites, ce pays a été et demeure traversé par l’idée de Générosité, même institutionnalisée.

Ne dit-on pas de la France qu’elle fut un temps “un pays communiste qui a réussi” et qu’elle nourrie depuis toujours une Passion pour l’Egalité ? La foi en ce pays, mise à mal par les erreurs et les horreurs des religions qui ont généré plus que l’incroyance, un sentiment profond de scandale dans les cœurs, a déserté le monde spirituel et lâché les prêtres à l’aube de la Révolution industrielle. Exit la Royaume tant attendu et le retour de Jésus. Les hommes sont descendus dans la rue et se sont battus pour leurs droits et leur cul. La foi s’est athéisée pour se fondre dans la quête d’un égalitarisme qui visait, comme l’Evangile, à une société d’égaux et libres.

La furie avec laquelle ce peuple s’est engagé dans la lutte contre la monarchie et les classes établies, jusqu’à conquérir avec Napoléon l’Europe entière, à proposer à l’Humanité des droits de l’homme universels, à coloniser des terres et s’enraciner en elles en construisant bâtiments administratifs, hôpitaux, écoles et routes, contrairement à la Grande Bretagne, autre puissance impériale, qui visait avant tout l’entretien de comptoirs pour alimenter son commerce, signe la profondeur des aspirations et la vigueur des convictions de ce peuple. Aspirations et convictions qui se puisent pour une part à ce leg oriental antique, typiquement juif, qui s’est mêlé au paganisme antique dans ces contrées. Nul jugement de valeur ici, nous reviendrons sur l’exploration de cette Nordité mise à mal depuis l’invasion des gaules par César et la diffusion du Christianisme qui s’ensuivit, pour faire fleurir son héritage enfoui. Juste un constat.

La Bible, dont l’idéal est de Rédemption sur fond de Justice sociale, compte parmi l’un des plus vieux écrits dont cette civilisation porte la trace, avec l’Illiade et l’Odyssée d’Homère et la philosophie grecque antique. L’ignorer serait se nier. Comme serait vain de nier l’importance et l’apport qu’ont eu la pensée de l’auteur du Capital, du Manifeste du parti communiste et Des luttes des classes en France. Au sortir de la deuxième guerre mondiale, le parti communiste était le premier parti populaire de France et l’Union soviétique, la première puissance face à l’Amérique capitaliste qui dominait le monde.

De l’idéal chrétien à l’idéal communiste cette continuité se mire aussi dans les origines des porteurs de ces idées. Jésus comme Marx, fils de rabbin, étaient juifs. Ils se sont nourris à la même eschatologie, études des fins dernières, qu’ils ont livré chacun avec leur horizon. Relativisation et spiritualisation de l’antique religion biblique et de la vie sociale par l’amour fraternel ou évangélique en vue du Jour de Dieu pour Jésus ; matérialisation historique des fins dernières par la lutte des classes et la dictature du prolétariat pour Marx. Une divergence fondamentale de point de vue et modes d’action sur fond d’une même quête, qui se retrouve dans l’opposition antique qui sévissait au sein du Sanhédrin, le cœur politico-religieux du monde juif, entre sadducéens (classe sacerdotale dominante qui ne croyait pas à la résurrection) et pharisiens (classe plébéienne qui y croyait), et sur le terrain populaire entre macchabées (partisan de la lutte et résistance armée) et esséniens (partisan du repli intériorisé). Opposition entre prévalence des choses terrestres et des choses célestes, conflit entre l’homme et le Tout auquel il appartient. Opposition qui attend toujours sa résolution.

Si l’idéal chrétien a en partage avec le communisme la quête d’une égalité qui a fait jour dans la société, il partage aussi avec “l’ennemi juré” du communisme depuis la rupture après la première internationale de 1870, l’anarchisme, l’idéal de liberté absolu et d’individualité humaines. Nous parlons ici d’un idéal de fond, pas de ce qu’en a fait la religion. Dès l’antiquité Jésus place l’Homme au dessus de toute autorité et toute loi : “Le Royaume est en vous, vous n’appellerez personne ni Maître, ni rabbi, ni docteur. Ce n’est pas l’homme qui est au service du shabbat, c’est le shabbat qui est au service de l’Homme”. Le personnalisme chrétien qui porte en germe le principe d’individuation qui fleurira en Occident au XVIIIème siècle avec les Lumières, fera sa route en philosophie hors des religions, jusqu’à sacrer le Moi et sa propriété (Stirner) au moment où Marx lance avec Engels son manifeste du parti communiste. Le marxisme, fidèle à l’Hégélianisme et son surdéterminisme dont il est issu, nie la singularité de l’individu et sa capacité à engager l’Humanité dans l’Histoire pour la changer. Les structures sont perçues comme l’expression de la Permanence. L’Etat, monstre froid, comme modèle de perpétuité de la Loi. Stirner chante à l’inverse, l’idéal d’un MOI libéré de toute tutelle, à commencer par les tutelles religieuses et politiques, dans une verve combative et insurgente qui frise l’outrage et l’anathème. Le philosophe contemporain de Marx qui s’insurgera plus tard contre l’hégélianisme en son fond, pour faire sortir du tombeau la figure irréductible de l’homme libre, ren Kierkegaard avec ses miettes philosophiques, fondait ses démonstrations philosophiques sur une méditation métaphysique puisé à l’Evangile. De lui sortira plus tard l’existentialisme porté par Heiddeger, Sartres et d’autres qui placeront l’homme en conscience, seul avec sa liberté face à l’Univers. Une sente qui évoluera à la fin du XXème siècle vers une philosophie de la Liberté absolue (Michel Potay), non sans lien avec Jésus et le divin. Un Jésus qui clame “tu ne seras le chef de personne, tu ne commanderas à personne. L’homme s’engendre lui-même librement en une autre vie infinie”.

L’anarchisme qui porte sur le plan politique et social cette idée de Liberté portée spirituellement par Jésus jusqu’au sang face au Sanhedrin et les romains, a été combattu, malmené jusqu’à être laminé, réduit à des cellules racinaires en France où le communisme structurel a prévalu. La conquête des acquis sociaux s’est faite par une lutte âpre conduite en rangs serrés par les partis, acquis sociaux aujourd’hui menacés par l’évolution des sociétés et la déclin de la civilisation. L’anarchisme, mouvement de vaste ampleur international, n’en a pas moins produit en France, un fort courant de pensée sur la liberté, avec notamment Proudhon, de multiples foyers de recherches et d’initiatives qui ont fleuri un temps début vingtième siècle à foison avant que les généraux n’envoient à la boucherie tous ces vaillants, et surtout une expression qui n’a eu de cesse de marquer et de faire son chemin dans les consciences, les cœurs et les voix intellectuelles et populaires. Beckett, Camus, Pierre Clastres, Derrida, Hemingway, Léo ferré, Renaud, Balavoine, Coluche, Noir Désir pour ne citer que ceux-là, ont abordé ses parages voire ont porté leurs couleurs jusqu’à subir l’outrage et l’ombrage.

Ces idées font curieusement à nouveau florès aujourd’hui dans de nombreux champs. Il suffit de passer la porte d’une petite librairie indépendante engagée pour s’en rendre compte. Début 90, il fallait traverser Paris, capitale de la Pensée en ce pays, pour se rendre dans la librairie anarchiste rue Amelot dans le XIème arrondissement, pour trouver les ouvrages anarchistes de références dont certains n’étaient plus édités depuis longtemps. De nos jours, les œuvres de Stirner, Proudhon, Malatesta, BakounineKropotkineDaniel GuerinPierre Clastres et d’autres classiques, font à nouveau leur retour en rayons portés par de belles maisons d’édition, et leurs idées et leurs questionnements fleurissent sous la plume d’intellectuels notoires ou viennent enrichir les lignes d’auteurs moins connus mais non moins prometteurs, comme Alphée Roche-Noël, fin observateur de la France contre son monarque. 

La rue répond et participe aussi à ses mouvements. Le drapeau noir est systématiquement présent dans les manifestations. Les murs des villes sont jonchés de signes et appels à retrouver cette désirée enfouie et il n’est guère étonnant que les mots se signent en poésie, marque des esprits singuliers et libres.

Et s’il n’y avait que le champs des idées. Bien que peu visibles et peu promus, de nombreux mouvements et initiatives alternatives fleurissent discrètement avec l’idée d’un fonctionnement sans chefs et sans hiérarchie. en nos temps de démocratie troublée, les aspirants à une société plus égalitaire et plus solidaire multiplient les expériences. Retour du tribalisme, villages autonomes, nomadisme, réseaux solidaires se développent, parfois avec une vitesse de croissance fulgurante comme le réseau informel Solaris, initié dans l’Aude en 2020, qui connaît aujourd’hui une propagation internationale.

Et que dire des Gilets Jaunes surgis en France en 2018, spontanément sans aucune organisation, ni voix charismatique unique, pour manifester contre un pouvoir de plus en plus centralisé et inique, au son de “Pas de religion, pas de politique. Pas de chefs, pas de partis” ? Les femmes et hommes de tous horizons réunis dans les cortèges ne manifestaient rien d’autre que leur désir de sortir de l’invisibilité avec cette idée hélée poing levé : LIBERTE ! Les sans-grades sont avant tout des sans-pouvoirs. Les GJ ont été réprimés jusqu’au sang, les ronds-points se sont vidés, l’Etat a renforcé sa politique routière dans les campagnes pour ferrer une population agitée, mais ils n’ont pas éteint le feu de la Liberté. Braises, les forces souterraines ! Qui n’attendent qu’un signe pour se lever ? Si l’Amour se donne, la Liberté se prend.

Est-ce pour le défi qu’ils lancent à l’ordre établi et au système en son fond, que les tenants d’une liberté sociale, politique, intellectuelle ou spirituelle sont systématiquement combattus et réduits à rien par Religions, Gouvernements et Administrations dès qu’ils surgissent à l’horizon ? Les manipulations qui s’opèrent dans les médias pour empêcher ces idées et idéaux de se répandent dans les ciboulots, comme la militarisation des forces de Police et l’implacabilité avec laquelle elles signent aujourd’hui leurs fonction, ont un revers. Elles donnent au peuple l’occasion de prendre conscience que les pouvoirs eux aussi, peuvent avoir peur. Sinon pourquoi s’engageraient-ils avec autant de moyens et de hargne dans le contrôle des populations ? Ils n’ont pas peur sans raisons.

Reste que la France, ce pays pilote en matière historique devra trouver le moyen de passer d’une politique arbitraire conduite par un pouvoir autoritaire et une administration pléthorique, à une gestion plus libre de son territoire et de ses forces créatrices. La France structurée depuis des siècles par une gestion centralisatrice ne peut pas ignorer la force que représente la Capitale, ses foyers de pensée et ses réseaux. Qui dit pas de partis, pas de chef, ne dit pas absence de gestion et coordination. L’avenir se jouera sur la valorisation et l’autonomie des forces régionales en mode fédéraliste. De la même manière que Lyon et sa région s’est construite autours de l’industrie, le Bordelais autours du vin, La Beauce sur l’agriculture, Paris est et demeurera la capitale de la Pensée à l’échelle de ce pays, et le fer de lance de representation de la France et ses valeurs dans le monde. Se dessine en filigrane ce rêve vieux de plusieurs siècles d’une nation conduite par des philosophes, riche de la force de ses régions et de leur autonomie d’action.

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